La mémoire de Marguerite croise celle de Simone

Hommage à Marguerite Fauvergue

Monsieur le Maire de Neuvy,
Mesdames et Messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs les représentants d’associations,
Mesdames et Messieurs les parents d’élèves,
Chers enseignants, chers élèves,
Mesdames, Messieurs,

Donner un nom à un bâtiment public, et à fortiori une école,  répond à des principes forts : à travers le nom choisi, chacun doit reconnaître un personnage ou une notion emblématique. Ce nom est porteur de sens, il identifie une commune, il nécessite un consensus dans la population. Surtout, il est lié à des valeurs auxquelles chacun est attaché, des valeurs propres à la France, des valeurs humanistes et républicaines. Dénommer une école, c’est une occasion privilégiée de rendre hommage à un personnage exemplaire, dont le souvenir est susceptible de renforcer ces valeurs, le courage, l’honnêteté, le dévouement, l’amour de la liberté, le refus de l’injustice.
C’est pourquoi le nom de Simone Léveillé est un excellent choix.

La vie exemplaire de Simone Léveillé a été l’objet de recherches approfondies pour préparer cette cérémonie, je ne vais pas y revenir particulièrement, mais je voudrais évoquer devant vous une autre femme remarquable devenue emblématique du quartier de la Madeleine que vous connaissez tous.

Cette femme, c’est Marguerite Fauvergue, née Roche, résistante à Moulins.
Elle n’était pas une soldate.
Elle n’était pas une chef de réseau.
Elle était une jeune fille de 16  ans quand les Allemands sont arrivés à Moulins le 18 juin 1940.
Et pourtant, par son courage, elle a fait partie de celles et ceux qui ont refusé la défaite, l’occupation, le déshonneur.
Marguerite naît en 1923 et grandit au-dessus de l’épicerie de ses parents, dans le quartier de la Madeleine.
C’était un quartier vivant, populaire, où tout le monde se connaissait.
Et puis la guerre arrive. Dès le mois de mai 1940 les réfugiés du nord et de l’est de la France, de la Belgique, du Luxembourg, de Hollande, fuyant l’avancée allemande sont jetés sur les routes. Christiane et Georges Chatard le décrivent ainsi dans le livre « La seconde guerre mondiale dans l’agglomération moulinoise. » « Toute cette population apeurée se dirigeait vers le sud, loin de l’armée allemande qui, cependant poursuivait son avancée. C’était un triste et navrant spectacle. Dans une cohue invraisemblable où il était difficile d’avancer, se mêlaient camions de militaires en déroute, femmes à pied poussant une voiture d’enfant ou une brouette chargée de ballots de linge, vieillards et enfants juchés sur un tombereau tiré par un cheval parmi des matelas, des tables, des chaises. Le soir venu, des distributions de vivres étaient organisées et les jardins publics ainsi que les bords de l’Allier accueillaient pour la nuit toute cette population harassée par les longues heures passées sur les routes. »
A la Madeleine, au Casino, la famille Roche était submergée de travail pour satisfaire la clientèle de passage qui éprouvait le besoin de parler de sa tragique aventure. Marguerite servait le café aux soldats par la fenêtre de la cuisine donnant sur la cour derrière le magasin de ses parents.
Le 18 juin au petit matin les Allemands arrivèrent à Moulins : le pont Régemortes allait sauter. Les familles furent évacuées. Madame Roche en voiture, Marguerite sur une moto, fuient, paniquées, avec quelques provisions et le chien vers Clermont- Ferrand d’où elles revinrent quelques jours plus tard.
Les troupes allemandes occupent la ville. Le pont a sauté, de nombreux bâtiments sont détruits, notamment près du Quartier Villars. Moulins est coupée par la ligne de démarcation, qui traverse l’Allier et passe par le pont Régemortes.
Cela signifie que pour certains habitants, aller travailler, aller voir sa famille ou même traverser la ville devient dangereux ou interdit.
Marguerite dira plus tard :
« On sentait qu’un vent mauvais passait sur nos vies. »
Pour une adolescente, ce changement est brutal.
Et pourtant, elle ne va pas seulement subir.
Elle va agir. Elle dit : « Ca m’a fait quelque chose de voir les Allemands dans Moulins. Pour moi ils étaient des envahisseurs. Et comme j’étais ce qu’on appelle une patriote et que je n’étais pas quelqu’un d’obéissant, je n’avais qu’une envie : leur tenir tête et me rebeller. »

Comme l’a écrit le philosophe et résistant Jean-Pierre Vernant :
« La Résistance commence le jour où l’on dit non. »
Pour Simone Léveillé, ce fut le 17 juin 1940 quand elle écouta le discours du maréchal Pétain annonçant la fin des combats et la soumission à l’Allemagne nazie.
Marguerite commence à dire « non » lorsqu’elle voit l’injustice :
– les contrôles des soldats,
– les arrestations,
– les gens terrorisés,
– les restrictions,
– les humiliations quotidiennes.
Très vite, l’épicerie de ses parents devient un lieu de résistance.
On y cache des armes, on y fait passer des messages, on y aide des personnes à franchir la ligne de démarcation.
Marguerite dira plus tard : « Nous n’avons pas cherché à être héroïques. Nous avons seulement refusé d’être lâches. »
Ce courage est immense, surtout quand on a son âge.
Pour vous, élèves d’aujourd’hui, il peut être difficile d’imaginer ce que signifiait résister : « c’était avoir peur chaque jour. »
Pour Marguerite Roche, provoquer l’ennemi, comme elle le faisait, par la parole, par l’attitude, traduisait son refus et sa résistance à l’occupant. C’était sa façon à elle de se révolter : la résistance n’existait pas, elle était à inventer ! Il fallait bien faire individuellement quelque chose : « En 1940, on n’avait pas d’armes pour lutter militairement comme ce fut le cas plus tard. Personnellement, je n’ai jamais touché une arme. » N’en était-elle pas moins une résistante ?
L’écriture, comme arme
Dans ses cahiers d’élèves, elle glissait avec plaisir des poèmes, des pamphlets… qui circulaient, « Je dis merde à Hitler ! » Elle en distribuait au lycée, après avoir passé le pont. « J’avais compris qui ils étaient et je refusais l’occupation. » dit-elle.
Le port de symboles forts
Autour de son cou, sous son vêtement, par provocation toujours, elle portait la croix de Lorraine et le coq gaulois qu’elle avait acheté chez un bijoutier en 1940, M. IAMAN. Si elle avait été fouillée !
« On recevait des messages codés, il fallait les retranscrire. Marguerite traversait alors le Pont Régemortes et donnait à quelqu’un une phrase dont elle ne connaissait pas le sens « Moins on en savait, mieux c’était au cas où l’on aurait été arrêté. On écoutait un message puis on devait le redire après que la personne venue chercher celui-ci ait prononcé un code. »
Ses parents avaient peur pour elle : ils connaissaient leur fille « Si j’avais 10 minutes de retard en sortant du lycée, mes parents étaient sur le pas de la porte à attendre et à se poser des questions, inquiets de ce que j’avais encore pu faire. »


« La peur ne disparaissait jamais. Mais elle ne nous arrêtait jamais. »
Elle devait se méfier de tout :
– des soldats allemands,
– des collaborateurs,
– des contrôles au pont Régemortes,
– des perquisitions possibles à la boutique.
Le danger était constant.
Pourtant, elle continue.
Parce qu’elle a le sentiment profond que c’est son devoir.
La résistante Germaine Tillion disait :
« Le courage, ce n’est pas ne pas avoir peur, c’est décider que quelque chose est plus important que la peur. »
Pour Marguerite, cette « chose plus importante », c’était la liberté.
Lorsque la guerre se termine, Marguerite pourrait choisir de tout oublier.
Mais elle comprend que son expérience doit servir aux autres.
C’est pourquoi elle devient une témoin.
Elle prend la parole régulièrement à Moulins lors de manifestations patriotiques devant le monument aux Morts ou dans d’autres lieux comme la Mal Coiffée. Elle est notamment la représentante de l’ANACR (Association Nationale des Anciens Combattants et Amis de la Résistance) à ces occasions, sa disparition a laissé un grand vide dans notre association sur le secteur de Moulins.
Elle accepte également de venir parler dans les écoles, devant les jeunes comme vous, parce qu’elle sait que la liberté ne se transmet pas toute seule.
Elle disait souvent :
« Si je raconte, c’est pour que les enfants sachent d’où vient la liberté qu’ils ont entre les mains. »
C’est exactement le sens de sa démarche : permettre à la nouvelle génération de comprendre ce qu’elle n’a pas vécu.
Le résistant Stéphane Hessel écrivait :
« Résister, c’est transmettre. »
Marguerite a transmis.
Pendant des années.
Avec patience, simplicité et vérité.
Ceux qui l’ont connue se souviennent de son sourire, de sa gentillesse, de sa modestie.
Lorsque quelqu’un lui disait qu’elle était une héroïne, elle répondait :
« Je ne suis pas une héroïne. J’ai juste fait ce que ma conscience me disait de faire. »
Mais c’est précisément cela, être héroïque.
Marguerite Fauvergue est décédée en 2022, à l’âge de 98 ans.
Elle a traversé presque un siècle d’histoire et elle nous laisse plusieurs messages importants :
La liberté n’est jamais acquise.
Vous pouvez agir, même si vous êtes jeunes.
Dire non à l’injustice est parfois la plus grande forme de courage.
Elle aimait citer Paul Éluard, poète résistant :
« Si l’écho de leurs voix faiblit, nous périrons. »
Cela signifie :
Si nous oublions ceux qui ont résisté,
si nous cessons d’écouter leurs histoires,
alors nous risquons de répéter les mêmes erreurs.
Chers élèves,
En parlant de Marguerite Fauvergue aujourd’hui, nous ne parlons pas seulement du passé.
Nous parlons aussi de vous, de votre avenir, de votre capacité à choisir ce qui est juste.
Marguerite disait encore : « Bizarrement peut- être, je considère que j’ai eu de la chance de connaître cette période. Pourquoi ? Parce que malgré toutes les difficultés,  tous les drames que nous traversions, l’espérance nous animait. Nous étions portés par des valeurs et des sentiments très forts qui dépassaient chacun d’entre nous. »
À vous, maintenant, de faire vivre cette responsabilité.
À vous de veiller, d’agir, de réfléchir, de respecter, de transmettre.
À vous de prendre la relève.
Mesdames, Messieurs, je vous remercie de votre attention.

Henri DIOT
Neuvy, le samedi 31 janvier 2026