Eysses : 1944-2024, le 80ème anniversaire…

20 février 2024

Aux origines du périple…

Au congrès de Troyes en juin 2022, des contacts avaient été noués entre ANACR énergisantes dans un contexte d’inquiétudes…
Christophe Boutier et son club Mémoires du collège de Saint-Germain des Fossés ont participé aux Chemins de la Résistance de Lozère, Cantal & Haute-Loire… Les liens Lozère-Allier se nouent.
Les Lozériens viennent à la rencontre des Bourbonnais pour un week-end de découverte de nos mémoires de Résistance en Montagne Bourbonnaise et dans le Bocage… Les liens Allier-Lozère se confortent, et vont s’élargir.
Des contacts se nouent entre les uns et les autres dans une vingtaine de départements… L’ANACR va-t-elle conjurer les difficultés d’un vieillissement qui l’affaiblit, en s’engageant dans une approche associative collective, coopérative qui la rende plus forte pour en garantir l’avenir ? Vivre l’ANACR ensemble…
Une délégation de Lozère décide de participer aux commémorations du 80ème anniversaire de « la République d’Eysses » dans le Lot et Garonne, soulèvement des 1200 prisonniers politiques, en présence de Jean Lafaurie, ancien Résistant emprisonné à Eysses, déporté rescapé de Dachau… aujourd’hui centenaire !
Une poignée de bourbonnais décide de leur emboîter le pas pour participer au grand week-end commémoratif à Villeneuve sur Lot…

Le programme

Vendredi 16 février

Dépôt de gerbe au pied de la stèle « Unis comme à Eysses >›, suivi du vernissage de l’exposition « Eysses, une prison dans la Résistance », parc Frison-Ruche

Samedi 17 février

  • 14h30 dépôt de gerbe à Hautefage la Tour
  • 15h rassemblement au Pôle mémoire de la gare de Penne d’Agenais (lieu de départ en déportation de 1200 résistants détenus à Eysses)
  • 16h dépôt de gerbes au cimetière Sainte-Catherine
  • 20h30 au Théâtre Georges Leygues
    « La République d’Eysses », lecture théâtralisée écrite et présentée par Jean Lafaurie, mise en scène par Maud Dhenin, créé par la compagnie Errance (Provins)

Dimanche 18 février

  • 10h rassemblement au monument place de la Révolution à Villeneuve-sur-Lot
  • 10h30 – Centre de détention d’Eysses Rue Pierre Daize Villeneuve -sur-Lot : Cérémonie d’hommage solennel aux résistants d’Eysses et allocution de Jean Lafaurie devant le Mur des fusillés récemment classé monument historique, où sont exposés pour la première fois les tableaux/portraits des douze résistants fusillés le 23 février 1944
  • Remise à leurs descendants de la médaille de la Résistance décernée à titre posthume à cinq fusillés d’Eysses qui ne l’avaient pas encore reçue : Henri AUZlA5, Alexandre MARQUI, Gabriel PELOUZE, Jaime SERO BERNAT, Domenec SERVETO-BERTRAN

J1 : samedi 17 février

La matinée libre de toute manifestation nous offre l’occasion d’une promenade au marché forain… Grand et beau marché, riche de nombreux producteurs locaux dans une ambiance qui fleure le sud…

Le rendez-vous du midi nous met à table avec une bonne demi-douzaine de lozériens et une poignée de l’ANACR lot & garonnaise ; tout ce qu’il faut pour joindre l’utile à l’agréable en échangeant sur nos situations respectives.

La première cérémonie, sur la commune de Hautefage nécessite un regroupement à Penne d’Agenais et une circulation en convoi pour atteindre par de petites routes le passage sous un pont SNCF ou une tentative de sabotage devait empêcher le départ des trains de la déportation des 1200 résistants d’Eysses livrés aux Allemands de la division Das Reich.

La cérémonie est sobre sous le soleil ; mais une petite pancarte à côté du panneau d’information sur l’événement historique attire l’attention… Les visiteurs sont alertés sur le fait que des dégradations scandaleuses ont affecté les lieux ! La mémoire de la Résistance est aussi insupportable aux néo fascistes d’aujourd’hui que la Résistance l’était au pouvoir de Pétain : la vigilance est de mise.

De retour à la gare de Penne d’Agenais la foule s’est rassemblée devant le mémorial listant les noms des 1200 prisonniers d’Eysses livrés aux Allemands et déportés à Dachau. Parmi les personnalités, on note la présence de la directrice du Mémorial de Dachau venue spécialement d’Allemagne pour ce 80ème anniversaire (elle-même fille de victimes du nazisme).

Tout proche le wagon des déportés est habité de nombreux éléments d’exposition confinés dans ce petit escape où étaient entassés de 80 à 100 hommes…  Les prisonniers politiques d’Eysses qui avaient établi leur propre discipline dans la prison pour garantir leur solidarité avaient continué dans le voyage tragique qui les conduisaient vers Compiègne et vers Dachau en se relayant régulièrement couchés et debout pour respirer du mieux possible…

La SNCF a confié à l’ANACR une pièce du bâtiment de la gare où nos camarades ont installé un « micro-musée », le Pôle mémoire des Résistants d’Eysses de Penne à Dachau, exposition, panneaux d’information et projections sonorisées décrivent admirablement ce que fut le calvaire des hommes qui passèrent par là…

Un reportage tourné au Pôle mémoire des Résistants d’Eysses de Penne à Dachau

De retour à Villeneuve sur Lot, c’est devant le monument élevé à la mémoire du Bataillon FFI de la Centrale d’Eysses que l’hommage est rendu aux douze fusillé et au 13ème qui périt des suites de ses blessures au combat.

Le monument figurant la France rend bien compte de la valeur inestimable de l’action conduite derrière les murs de leur prison par les 1200 détenus politiques enfermés par Pétain. Leur organisation et les valeurs qui les unissaient figuraient bien la France victorieuse rétablissant sa République et le triptyque de sa devise. Ces hommes ont été à eux tous un monument de solidarité et de courage.

L’apothéose

20 heures 30 au théâtre Georges Leygues nous avions rendez-vous avec Jean Lafaurie. Le centenaire exceptionnel de vivacité d’esprit, un sourire malicieux au coin des lèvres ou l’œil droit de ses convictions, la voix chaude et claire portant son histoire, sans lunettes et sans canne, il vient en scène pour jouer l’histoire de son calvaire d’Eysses à Dachau. C’est un moment exceptionnel d’émotion et d’espoir.

La pièce mise en scène avec une jeune compagnie théâtrale de Provins qui s’est enrichie d’habitants de Villeneuve sur Lot pour l’occasion est écrite par Jean Lafaurie et son arrière-petit-fils l’accompagne sur scène…

C’est toute l’histoire de Jean qui s’égrène ; et surtout l’expérience extraordinaire de l’emprisonnement à Eysses.

C’est dans cette prison centrale que Pétain avait décidé d’emprisonner les prisonniers politiques de partout. Les 1200 qui s’y retrouvent sont de toutes origines géographiques, sociales et professionnelles, le futur prix Nobel Georges Charpak y côtoie, ouvriers, médecins et paysans. De nombreux communistes y côtoient des gaullistes, et cette concentration d’opposition à la traitrise collaborationniste les unit au point qu’ils vont installer leur propre pouvoir dans la prison, s’imposant à la direction comme aux gardiens dans ce qui va devenir « la République d’Eysses » et le « bataillon FFI de la Centrale d’Eysses ». Résistants enfermés, ils n’en demeurent pas moins Résistants.

Une tentative d’évasion avortée et le combat engagé contre les GMR quelques jours plus tard s’achèvera dans la souffrance avec la menace d’un bombardement allemand de la prison. Défaits, mais pas vaincus, les prisonniers d’Eysses vont subir de terribles représailles. Douze des leurs ont été fusillés, et les 1200 livrés aux Allemands de la division Das Reich sont conduits à la gare de Penne d’Agenais pour Compiègne et Dachau après trois jours d’un voyage épuisant… La solidarité et la force du collectif d’Eysses, toujours en œuvre dans le voyage comme à Dachau va en sauver plus d’un. Quand les retours des survivants avoisinaient habituellement 50%, ceux d’Eysses sont revenus à 800, laissant là-bas un tiers des leurs…

Le serment de se retrouver à leur retour a été tenu. Et les survivants sont restés « unis comme à Eysses » dans l’association qui porte cette mémoire.

Le livre de Jean Lafaurie vous livrera cette histoire en détail pour délivrer le message d’espoir qu’il porte ; non sans porter aussi fort l’expression des craintes qui ramènent Jean à ses souvenirs d’entre-deux guerres quand l’extrême droite menaçait la démocratie jusqu’à la massacrer dans la guerre.

Un public ému aux larmes a fait une énorme ovation à cette performance hors norme.

Quel privilège de l’avoir vécue !

L’échange d’après spectacle enregistré après la représentation sur la scène de la salle Dulcie September, à Nangis, le vendredi 14 avril 2023.

J2 : dimanche 18 février

Le premier rendez-vous commémoratif de la matinée nous conduit Place de la révolution devant le monument élevé à la mémoire des Résistants d’Eysses avec leur serment : « Unis comme à Eysses » qui les suivit en déportation pour préserver la vie des deux tiers d’entre eux, et à leur retour pour fonder et faire vivre leur association mémorielle. Y sont jointes les mémoires de trois résistants victimes des nazis et le signe de la création du CNR en mai 1943 avec Jean Moulin.

La dernière cérémonie de la journée sera, et de loin, la plus grande et la plus émouvante. C’est devant le mut des fusillés que la foule immense s’est rassemblée ; plus grande que jamais d’après les dires des habitués du rendez-vous mémoriel annuel.

C’est à l’intérieur des murs de la prison encore en service que nous avons dû passer par portes et sas. L’espace devant le mur des fusillés est réservé. Les plaques collées au mur égrènent les noms des 12 martyrs et le mur conserve les impacts des balles meurtrières… Plus de trente drapeaux sont alignés… les portraits des fusillés peints par une jeune artiste sont posés sur les chevalets… les gerbes sont déposées… les musiques s’enchaînent, les enfants entonnent le Chant des Partisans, un autre le Chant des Marais… Cinq des fusillés sont décorés à titre posthume de la Médaille de la résistance ; il était temps !

Le mur des fusillés porte à jamais les traces des balles assassines…

Le plus fort de cette cérémonie au protocole irréprochable fut sans nul doute l’allocution de Jean Lafaurie.

Debout au pupitre devant la foule immense, Jean a inscrit son histoire dans le présent. Longtemps ses mots résonnent dans les têtes qui s’inclinent ; il est là devant le mur où ses camarades de combats ont été fusillés attachés aux douze poteaux et où les impacts criblent le crépi grisâtre. Leurs visages sont là, de magnifiques portraits de jeunes qu’une jeune artiste a peints…

Nous ne sommes pas dans les falbalas cérémoniels faits pour paraître. Avec Jean Lafaurie, nous étions dimanche dans un sauna d’humanité, de respect et de bienveillance… dans la plus belle cérémonie qu’il soit donné de voir en ce 80ème anniversaire. Elle est là chaque année depuis 1945, et gageons qu’elle sera aussi là l’an prochain et les années futures.

La Résistance est toujours d’actualité. Jean Lafaurie est là pour nous le rappeler.

Merci à lui.

Merci à Brigitte MORENO (ANACR 47) et à Dany ROUVEYRE (ANACR 48), sans lesquelles nous n’aurions pas été au rendez-vous !

Chantal HENRY, Danielle JOYON MORET, Suzanne & Daniel LEVIEUX

NB : en marge de ces événements les échanges (trop courts) avec nos camarades des ANACR Lot et Garonnaise et Lozérienne ne peuvent que nous encourager à amplifier nos contacts pour enrichir nos pratiques et faire vivre l’ANACR plus et mieux.

La bande annonce du documentaire…

Un coup d’œil en images