Le 6 janvier 1943

2 janvier 2020

la Résistance ouvrière à Montluçon

Le 29 janvier 2016, nous avons accompagné Madame BAVAY au cimetière à Montluçon à 92 ans. Elle était l’épouse de Louis Bavay dit « Tilou » qui fut un des jeunes organisateurs de la manifestation du 6 janvier 1943 à Montluçon empêchant le train de partir. Celui-ci devait conduire vers l’Allemagne des jeunes requis pour le travail au service de l’occupant. Parmi eux se trouvait Albert Labeaune, ouvrier aux fonderies Saint Jacques que nous venons lui aussi d’accompagner à sa dernière demeure le 2 février 2016.

Une page qui se tourne dont les témoins de l’époque nous quittent laissant la place à l’histoire des hommes et des femmes qui ont été l’honneur dela France.J’avais eu Madame BAVAY au téléphone en Bretagne où elle était retirée pour l’édition du livre édité par le Musée dela Résistancesur la manifestation du 6 janvier1943. Ala suite de cette édition, Albert Labeaune nous a donné son témoignage sur cette journée où il ne prit pas le départ pour l’Allemagne mais fut malheureusement repris quelques jours plus tard n’échappant pas ainsi à son triste sort de travailleur forcé pour la machine de guerre nazie.

L’Occupation

Cette manifestation à la gare de Montluçon avait rassemblé 3000 personnes, des jeunes, des femmes ; mères, fiancées, épouses, en pleine période d’occupation. Les allemands à la suite du débarquement des forces alliées en Afrique du Nord le 8 novembre 1942 avaient occupé la zone sud dont Montluçon le 11 novembre, date symbolique. Installés dans les baraquements du camp de Villard à l’emplacement de l’aérodrome de Montluçon-Domérat. L’armée allemande investie la caserne Richemont le 27 novembre chassant les soldats français de l’armée d’armistice. L’état major allemand s’installe dans un premier temps à l’hôtel de l’Univers, puis à l’hôtel de France et enfin à l’hôtel Terminus situé près de la gare. C’est donc là que se trouve le siège de la kommandantur en janvier 1943 (1).

Il y avait à peine quarante jours que l’occupant était dans la place.

Ville industrielle et ouvrière

Il faut resituer Montluçon à cette époque, c’était une cité industrielle très spécialisée :

dans la production et le travail du métal avec des usines comme Saint Jacques, les fonderies de Commentry, les Fers Creux….
dans l’élaboration de pneumatiques, production rare et d’avenir à l’époque avec l’entreprise Dunlop,
dans la production de technologies avancées à la SAGEM et la SAT….

Cette activité intéressait les allemands qui en avaient besoin pour leur économie de guerre, ils pouvaient en bénéficier grâce à la condition d’armistice signée entre Pétain et Hitler. Des dirigeants et cadres d’entreprises françaises furent prêts à collaborer et mirent leurs entreprises et leur savoir-faire au service de l’Allemagne.

Mais il fallait pour que cela fonctionne des ouvriers, techniciens, des hommes et des femmes qui savent manier l’outil pour produire les richesses. Ceux là mêmes que les allemands et les collaborateurs considéraient comme un réservoir de main d’œuvre, avec une toute autre conception de leur rôle. Ces travailleurs s’étaient donnés des structures de luttes et de défense. Le PCF avait été interdit en 1939 à la suite du pacte germano-soviétique, puis ce fut le tour dela CGT.Maisles hommes et les femmes qui n’étaient pas en prison continuaient le combat dans l’esprit qui était le leur avec leurs organisations.

Des Résistants de la première heure

Des 1940, des mouvements de grève importants auront lieu dans les usines de Montluçon, aux mines de Buxières, de Saint Hilaire…. La docilité n’était pas l’apanage de ces salariés. Lorsque Laval, Pétain et Hitler décidèrent de recruter sur la base du volontariat la ‘main d’œuvre’ montluçonnaise dans sa masse réagit et s’insurge. Devant ce refus, les autorités vont mettre en place la politique de la relève, 3 ouvriers partants pour 1 prisonnier libéré. Ce fut un marché de dupes. Puis ce seront les réquisitions, un ouvrier pouvait être requis sur la base de listes données par les dirigeants zélés de l’entreprise s’appuyant sur la loi du 4 septembre 1942 portant sur « l’utilisation et l’orientation de la main d’oeuvre » puis ce fut la loi sur le service du travail obligatoire plus communément appelé le S.T.O ( loi du 16 février 1943).

La manifestation

Mercredi 6 janvier 1943 une foule massive et diversifiée se rassemble à la gare de Montluçon convergeant des usines et des quartiers populaires pour empêcher le départ d’un train de travailleurs requis pour l’Allemagne. Des femmes, des hommes, des personnes âgées, des jeunes et des enfants se retrouvent dans ce mouvement. Ce ne fut pas un rassemblement spontané comme certains le disent, mais une manifestation de masse organisée. Il a fallu que des gens prennent la décision, organisent la communication, on disait alors « propagande », écrivent et diffusent des tracts, réalisent des papillons collés un peu partout, fassent des inscriptions sur les murs au goudron, que se rassemblent des gens d’opinions diverses à l’initiative de jeunes communistes, de femmes organisées pour appeler à cette lutte qui prirent contact avec des militants gaullistes et socialistes. Ils étaient clandestins et risquaient leur vie mais ils agissaient. Devant la pression populaire, la locomotive ne va pas démarrer, des femmes se couchent sur les voies. Le chef de gare, collaborateur notoire, tentera de la faire démarrer malgré tout, la force des manifestants l’en empêchèrent violemment. Le train ne partira pas, il prit le chemin de l’Allemagne deux jours plus tard. La démonstration avait été faite, dès ce moment, d’autres jeunes ne partirent pas, ils durent se cacher et pour certains entrer en Résistance. Ils étaient des réfractaires.

La jeunesse

Parmi ceux-ci la famille Bavay est à citer. Le père, Louis, tenait un magasin d’articles de pêche, place des trois Ayards, il était dans l’organisation de cette manifestation. Son fils, Tilou « il s’appelait Louis comme son père » était un responsable de la jeunesse communiste âgé de 20ans, il travaillait aux usines Saint Jacques. Avec Pierre Katz qui rédigea un tract en allemand pour le jeter autour de la caserne, Pierre Lardiller, 17 ans et demi, est apprenti àla SAGEM, entré àla JC, il participe à l’inscription au goudron sur les murs des usines et autres lieux. Accompagné d’Yves Bournaud, 16 ans, et de leurs camarades réalisèrent des graffitis avec des blaireaux de rasage. D’ailleurs une inscription est encore visible sur le mur du collège Jules Ferry. « Jeunes ne partez pas – rejoignez les FTP ».

Les femmes, les cheminots

La mère d’Yves, Marcelle Bournaud animait le comité des femmes dans la clandestinité, elle fut avec ses camarades un ferment de la préparation et de la participation des femmes à la manifestation.

Il y avait Léone et Cécile Barbat qui imprimaient des tracts avec des morceaux de linoléum (revêtement de sol). Les cheminots jouèrent un rôle important dans le succès de cette manifestation d’autant que le chauffeur-mécanicien de la locomotive furent ensuite arrêtés et emprisonnés à la prison dela MalCoifféeà Moulins. Louis Guillien à la tête des apprentis jouera un rôle déterminant dans cette action accompagné des ouvriers des chemins fer.

Le témoignage de Jacques Guérard qui avait 17 ans à l’époque est édifiant « les gars étaient déjà dans les wagons quand nous sommes arrivés, çà criaient de partout, ce qui nous a galvanisé c’est l’immense Marseillaise qui a jailli et ensuite l’Internationale. Il y avait cet imbécile de chef de gare qui disait : il faut en finir que le train parte ». alors ce fut la débandade, il a fallu se coucher sur les voies, il y avait des femmes et des proches… les cheminots ont dételé la machine »

Madame Tindillière, témoin et actrice de l’évènement se souvient :

« il y avait eu une intervention du Chef de Gare qui a donné l’ordre au conducteur et au mécanicien de partir, ils ont refusé, le chef de gare est monté dans le train pour le faire démarrer, il est descendu plus vite qu’il était monté »….

Répression

La police locale, vite dépassée fut relayée par les GMR (groupe mobile de réserve) mais les manifestants les repoussèrent à coups de jets de pierres. Débordés, ils appellent les allemands à leurs secours. Deux camions de soldats descendent de la caserne et menacent les manifestants avec la mise en place de mitrailleuse selon le témoignage de Raymond Bonnichon. Suzanne Bidault se souvenait aussi « mais je peux dire que ce qui reste le plus gravé dans ma mémoire, c’est l’arrivée des allemands. On a vu au niveau de la gare, sur les quais, un mouvement de foule et de repli, j’ai vu l’arrivée des soldats au pas de course en file indienne, ils ont établi un cordon entre la gare et au-delà du dépôt… l’arme pointée sur les gens, ils étaient menaçants et nous n’avions pas peur »

Devant cette répression, ordre est donné de dissoudre le rassemblement. La démonstration de masse avait été faite, les jeunes ne sont pas partis ce jour là pour l’Allemagne nazie.

De l’usine au maquis

C’est une autre aventure qui commence pour certains de ces jeunes que je viens de citer. Tilou Bavay décide de ne pas rentrer chez lui, il est amené à Buxières les Mines par le Résistant Victor Cabanne qui le cachera et le conduira vers une plaque. Son père est arrêté deux jours après, emprisonné, il s’évadera puis sera repris pour ses actes de Résistants et terminera sa vie au camp de déportation de Buchenwald. Tilou va continuer le combat, on le retrouvera dès le mois de mars à Meillard où avec Georges Gavelle, ouvrier lui aussi à Saint Jacques vont avec l’appui de la population de ce cœur du bourbonnais organiser le maquis Hoche qui fut le premier dans ce secteur, à quelques kilomètres de Vichy. On retrouvera bien d’autres participants dans les actions futures jusqu’à la Libération de Montluçon et de l’Allier.

Jacky LAPLUME

(1) Et les Bourbonnais se levèrent d’André Sérézat et Montluçon 6 janvier 1943, ouvrage collectif du Musée dela Résistancesous la conduite de Suzel Crouzet à l’appui de l’ouvrage épuisé de Jean et Suzanne Bidault

Illustrations de l’ouvrage

1 Monument réalisé en 1983 par Yves Girardeau situé devant la gare

2 Dessins de Pierre Burlaud tiré de son ouvrage « mémoires d’ici »

3 Photographie de l’inscription sur le mur du collège Jules Ferry