Pierre Kaan

Article rédigé par Suzel Crouzet

(Musée Résistance, Montluçon)

« C’était un petit homme à lunettes, habillé avec élégance, au maintien effacé. On ne commençait à lui prêter attention qu’en le regardant en face et en l’écoutant. On était aussitôt surpris de la lumière qui brillait dans ses yeux de myope, de la finesse de son sourire et de l’extrême qualité de ses propos ».  (Michel Debré)

Pierre Kaan n’est pas né à Montluçon, mais il est une des fiertés de la ville. Professeur de philosophie au lycée Jules Ferry, il a marqué ses élèves par la force de ses convictions. Il a participé à la grande manifestation montluçonnaise du 6 janvier 1943, une date importante pour la Résistance bourbonnaise.  Il a rejoint, ensuite, Jean Moulin et a contribué à la réunification de la Résistance.  Déporté, il est mort peu de temps après sa libération. La France toute entière lui doit beaucoup.

(photo Archives du Musée de la Résistance à Montluçon)

Pierre Kaan est né, le 10 janvier 1903, dans le 5e arrondissement de Paris. Son père, Paul Kaan, est originaire d’Alsace-Lorraine et travaille dans l’édition. Militant socialiste, Paul est très attaché à la laïcité. Il ne pratique pas la religion hébraïque de ses ancêtres et sa femme, Renée Dénard, est d’ailleurs issue d’une famille catholique de petits artisans d’Ile-de-France. Pierre est baptisé dans la religion de sa mère. André, son frère, naît en 1906.

Pierre fait ses études au lycée Montaigne, puis à Louis-le-Grand. Bachelier à seize ans, licencié en philosophie à dix-huit, il soutient son diplôme d’études supérieures sur Nietzsche en 1923. Membre de la SFIO, il rejoint, après le congrès de Tours de 1920, le parti communiste. Il se marie en 1926 avec Marie Veyrun, de deux ans son aînée. Il participe à plusieurs journaux et revues, tant politiques que littéraires. Proche de Boris Souvarine dont il partage les idées antistaliniennes, il quitte le parti communiste en 1929, mais continue à militer activement au sein de la CGT. Il enseigne pendant trois ans à Bar-sur-Aube, puis une année à Colmar, avant de rejoindre, à la rentrée 1938, le lycée de Montluçon où il est professeur de philosophie. Sa femme est institutrice ; elle est nommée à l’école maternelle du groupe Emile Zola. Le couple, qui a quatre filles, est logé dans un appartement de l’école de garçons, rue Viviani. Pierre Kaan prépare une thèse sur la philosophie de l’Histoire, mais s’intéresse également à la politique internationale : après un séjour en Catalogne en 1936, il a même rédigé un mémoire sur les moyens de séparer l’Italie de l’Allemagne. Antimunichois, sa position s’inscrit dans le cadre d’une réflexion sur le totalitarisme.

Réformé pour cause de myopie, Pierre Kaan formule au cours de la guerre trois demandes d’engagement, toutes repoussées. Dès juin 1940, il répand, dans les rues de Montluçon, des papillons contre Hitler et la défaite. Dans les derniers jours du mois, il cherche une filière pour partir en Angleterre et se battre pour la France Libre ; il part à bicyclette vers Toulouse, sans succès. Il revient alors à Montluçon et diffuse d’autres tracts pendant l’été. Lors de la rentrée scolaire 1940, il affirme à ses élèves que « pour que vienne la Libération, il convient que face à l’envahisseur, nous gardions conscience de la grandeur de notre nation, des valeurs universelles qu’elle symbolise et que nous devons maintenir intactes ». La promulgation du second statut des juifs du 2 juin 1941 est pour lui une nouvelle occasion d’affirmer ses valeurs ; il refuse de présenter aux autorités son certificat de baptême, ce qui lui vaut de perdre son poste au lycée de Montluçon.

En 1941-1942, il reste auprès de son épouse et de ses enfants rue Viviani, mais multiplie les contacts. Il contribue à organiser Libération-Sud dans l’Allier, entre en relation avec le mouvement Franc-tireur (grâce à son ami d’enfance Georges Altman) et avec des militants du journal Combat. Il rencontre Jean Moulin pour la première fois en février 1942. Vers avril 1942, il prend la tête d’un service de renseignements, le réseau Cohors-Asturies, dont va faire partie aussi son frère André (1) qui revient d’Allemagne en décembre. Chargé du repérage des terrains d’aviation, Pierre Kaan prend part à la réception des premiers parachutages dans le Cher et l’Allier. Il est un des organisateurs de la manifestation du 6 janvier 1943 contre la réquisition forcée. Repéré alors par les renseignements généraux, « Prof » échappe de peu à l’arrestation et entre dans la clandestinité. Après avoir été hébergé par la famille Dutheil, à La Vierne, dans la commune de Saint-Sauvier, Pierre Kaan rejoint Jean Moulin à Lyon, puis à Paris ; il contribue à la coordination des actions de la Résistance intérieure et à sa liaison avec la France Combattante. Il porte les pseudonymes successifs de Dupin, Biran, Brûlard. Après l’arrestation de Jean Moulin du 21 juin 1943, il pense s’orienter vers la Résistance militaire. Pendant l’été 1943, sa famille doit entrer elle aussi dans la clandestinité.

A l’automne, il est impératif de remettre la Résistance sur pied. Pierre Kaan est secrétaire lors de la réunion du Comité militaire de la zone Nord qui se tient le 27 octobre sous la présidence du colonel Touny. C’est à cette occasion que Yeo-Thomas, Shelley, qui assure la liaison entre le SOE et le BCRA, fait sa rencontre pour la première fois. Pierre Kaan est arrêté par la Gestapo, le 29 décembre 1943, au carrefour de Port Royal et de l’avenue de l’Observatoire. Ses parents, arrêtés quelques jours plus tard, meurent en déportation.  Après avoir été torturé rue des Saussaies à Paris, Pierre Kaan est transféré à Fresnes, puis à Compiègne. Déporté, il arrive à Auschwitz le 30 avril 1944, matricule 185 806 ; deux semaines plus tard, il part pour Buchenwald, matricule 52 920. Il est transféré ensuite au camp annexe de Wille, à Gleina, une localité située à une cinquantaine de km au sud-ouest de Leipzig. Il fait fonction d’officier d’état civil du camp d’après Yeo-Thomas qui le retrouve, en novembre 1944, dans ce camp qui sert de revier, d’hôpital, à celui de Rehmsdorf. Début 1945, le revier est transféré de Gleina à Rehmsdorf où les conditions de vie sont épouvantables. Au printemps, les bombardements alliés n’arrangent rien. Le 13 avril, ordre est donné d’évacuer le camp. Le 14 avril, les détenus doivent monter dans des wagons-plateforme. Ils meurent de faim et de froid. Dans une tentative d’évasion, réussie pour Yeo-Thomas, Pierre Kaan est repris alors qu’il erre dans les bois. Yeo-Thomas va apprendre par la suite que Pierre Kaan est mort de l’ulcère qu’il avait à la jambe. De fait, son compagnon a été libéré le 8 mai 1945, mais, très affaibli il meurt dix jours plus tard à l’hôpital de Budejovice (République Tchèque).
Pierre Kaan reçoit la Légion d’honneur à titre posthume en 1946. Il est homologué au grade de lieutenant-colonel en 1948.
Une plaque porte son nom dans la cour du Lycée Jules Ferry de Montluçon (aujourd’hui Collège Jules Ferry) depuis 1947 (photo 1).

Montluçon rappelle les actions de Pierre Kaan au sein de la Résistance par une autre plaque, apposée en 1982 sur le mur de la maison où il a vécu avec sa famille, au 21 rue Viviani (photo 3). Entre les rues Viviani, Mazagran et Emile Zola, une place porte désormais le nom de Pierre Kaan..

Sitographie et bibliographie : Service historique de la Défense, vu le 04 /01/2022 ; https ://maitron.fr/spip.php?article114733, notice KAAN Pierre par Jean-Louis Panné, version mise en ligne le 24/11/2010, dernière modification le 17/12/2021, vu le 14/09/2022 ; AFMD de l’Allier, vu le 8/01/2022 ; Pierre KAAN soldat de l’ombre · Milguerres (unblog.fr), vu le 14/09 /2022 ; Alias Caracalla de Daniel Cordier, Gallimard, 2009 ; Montluçon 6 janvier 1943 de l’Association bourbonnaise des Amis du Musée de la Résistance Nationale, 2014 ; Montluçon 1940-1944 : la mémoire retrouvée d’André Touret, Éditions Créer, Nonette, 2001 ; Entre Berry et Bourbonnais, Saint-Sauvier de Nicole Pierre-Poulet, André Poulet et Sylvie Schwaab, décembre 2019 ;
Le lapin blanc de Bruce Marshall, Gallimard, 1953, p. 93, 300-303,307-308,320-324.

(1) : André Kaan est lui aussi professeur de philosophie. Mobilisé à la déclaration de la guerre, il est fait prisonnier le 26 juin 1940. Interné au Stalag XII A (matricule 41869), il est rapatrié sanitaire le 22 décembre 1942. Déporté le 17 août 1944 (en fait le convoi n° I.265 ne part que le 18 de Compiègne-Rethondes), il arrive à Buchenwald le 21 août, matricule 81467.
Albert Chambon, un diplomate résistant, matricule 81490, fait partie du même convoi. C’est au camp annexe de Witten-Annen dans la Ruhr, que Chambon fait la connaissance de Kahn, un « jeune professeur de philosophie ».
A la date du 15 décembre, il note à son sujet : « Condamné à recevoir vingt-cinq coups de schlague, il s’est relevé en regardant le S.S. avec un tel air de méprisante moquerie que ce dernier, plein de fureur, s’est jeté à nouveau sur lui et lui a infligé vingt-cinq coups de schlague supplémentaires. Il n’a pu tirer de lui la moindre plainte. Tranquillement, le regard lointain, notre camarade, le corps douloureux, a regagné sa machine ». Il s’agit certainement d’André Kaan. (81 490 d’Albert Chambon, Editions de Paris, 1961.)