Roger VENUAT

2 janvier 2020

Roger VENUAT évoque ses 18 mois de clandestinité au service de la Résistance

Roger VENUAT (à droite) en compagnie de Robert FALLUT
(photo D Levieux – le 13 mai 2012 – Meillard – commémoration des camps Hoche et Casanova)

Le 4 Mars 1943, suite à mon refus de partir au Service du Travail Obligatoire (S.T.O.), je dois quitter HERISSON pour me cacher. Parti à bicyclette vers 3 heures du matin de la ferme des Périchons par le chemin communal allant à St CAPRAIS, une crevaison me stoppa vite vers la ferme des Petits Pins. Dans l’impossibilité de réparer et d’arriver à destination avant le jour, je revins à la ferme des Frelais où Monsieur LAMOINE me cacha toute la journée dans une chambre. Je repartis donc la nuit suivante, empruntant des chemins détournés pour arriver sans encombre cette fois à la ferme des Braye sur la commune de CERILLY en lisière de la forêt de Tronçais.

Je suis resté dans cette ferme jusqu’à fin octobre l943, participant activement, sans salaire, aux travaux agricoles. Nous nous retrouvions souvent, le dimanche, avec Titi MARTIN caché dans une ferme voisine, pour marcher en forêt. Parfois nous récupérions les pièces de monnaie jetées par les promeneurs dans la fontaine de Viljot…

Nous étions en rapport avec plusieurs jeunes du Chantier de Jeunesse de Tronçais qui venaient chercher du lait pour leurs chefs. Le domestique de la ferme, Jean MARTINAT, récupérait à CERILLY, des tracts du Front Rational Paysan que nous faisions passer et distribuer par ces jeunes. Nous les invitions à quitter le camp avant leur réquisition pour l’Allemagne. J’ai même participé a l’évasion de l’un d’eux qui habitait à proximité de LIMOGES.

Jean MARTINAT fut un jour inquiété pour avoir participé à des inscriptions sur la voiture à cheval d’un supposé collaborateur. Un jour de marché à CERILLY une voiture de gendarmes arriva à la ferme à l’heure du déjeuner. Mettant le nez à la porte et apercevant la maréchaussée, la servante me fit signe de déguerpir. Enjambant la fenêtre de la chambre, je piquai, à travers un champ, un cent mètres en direction de la forêt. Les gendarmes repartirent après avoir appris que Jean MARTTNAT était à CERILLY. Ils revinrent une seconde fois alors que nous binions les pommes de terre. Jean tenait la binette et moi je guidais le cheval par la bride ; je fis signe à mon camarade de descendre vers le bas du champ pour parer à toute éventualité. Je savais que derrière la haie s’étendait une côte plantée de genêts qui, si besoin, protègeraient ma fuite. Ils parlèrent avec Jean MARTINAT et se contentèrent de me demander mon âge, ce à quoi je répondis que j’étais de la classe I945.

Fin octobre, je fus averti par des gens du village que le petit-fils de la propriétaire de la ferme, collaborateur notoire, « s’intéressait » à moi ; Je fus donc obligé de changer de ferme et me retrouvai à Mazières sur la commune du BRETHON. A la libération, il fut arrêté avec sa femme et j’eus la surprise de les retrouver au camp de Tronçais.

Au début du mois de janvier 1944 j’eus l’opportunité d’être embauché à la mine de Ditières à BUXIERES LES MINES. Mineur de fond, ce n’était pas une sinécure, mais j’existais, car J’avais une carte de travail, ce qui me permettait de circuler… et de revenir à HERISSON où mon retour fut diversement apprécié. Je m’étais d’ailleurs bien juré de casser la figure, le moment venu, aux auteurs de certaines réflexions. Mon relatif bonheur fut de courte durée, fin mars, les Allemands commencèrent de nouvelles réquisitions… même des mineurs de fond. Je dus quitter la mine et revenir à HERISSON.

Ce fut à cette période qu’un ancien Hérissonnais, revenu au pays, René CHEVRIER, commença à parler de Comité Local de Libération. Ayant travaillé en perception et en mairie, il me demanda d’en assurer le secrétariat. Nos réunions se déroulaient le dimanche matin chez Eugène VINCENT, à la ferme de Bel Air. Une quinzaine de personnes y participaient : R. DESFOUSSES, A. GERMAIN, R. TISSERON, J. POPY, J. TARDIVAT, G. LACHASSAGNE, R. LORCERY, J. PINAUD, H. VENUAT, E. VINCENT, L. COLAS et quelques gendarmes dont BOUCHARD, BROC et GUILHORE. Un morceau de lard, du fromage, une tourte de pain blanc et du vin, clôturaient les réunions. Tout se passait dans cette ferme, les abattages clandestins (on trouvait toujours de la viande, à un prix raisonnable à HERISSON), les voitures et les chevaux servaient à récupérer les parachutages, le chef de la gendarmerie y était caché avec sa famille. Le I2 juillet, lorsque les Allemands gardaient le chemin de Crochepot, devant la Ferme, les caisses contenant les habits des gendarmes furent montées au grenier pendant qu’ils se cachaient avec leurs armes dans un champ de topinambours juste derrière la ferme. Combien de fois cette ferme a risqué d’être incendiée ?

A cette période, CHEVRIER, en rapport avec le colonel FABRE de l’Etat-Major F.F.I. de l’Allier, me demande de recruter des jeunes pour constituer un groupe de maquisards sédentaires. Une dizaine de copains acceptèrent : les frères BONNEAU, LASSET, BAJOT, AUCLAIR, PATARY, BONDOUX… Parfois, nous allions aux parachutages à VENAS avec TARDIVATde l’AS-MUR, certaines fois aux Boutons sur la commune de MAILLET. Les armes que l’on nous donnait étaient cachées aux Cassons, chez Madame DESFOUSSES, dans une grotte naturelle le long du ruisseau.

Le maniement des armes et des explosifs s’apprenait au même endroit. Il s’agissait, le plus souvent, d’un maniement empirique qui, fort heureusement, s’est toujours à peu près bien déroulé. Après quelques séances d’instruction, je pris le titre de chef de trentaine et instruisis les nouveaux qui nous rejoignaient. Une autre cache d’armes était située dans une ancienne cabane de vigne, dans un petit champ, en montant la côte de Gâteuil.

Courant juin, l’ETAT-MAJOR Départemental F.F.I., comprenant le Colonel FRANCK (FABRE dans la Résistance) et plusieurs autres officiers dont j’ai oublié les noms, s’installa à Châteloy dans l’ancienne ferme de M. DUBLIN. Un hôpital clandestin, mis en place par CHEVRIER et le Colonel FRANCK, fut installé à la Villa Tébourbienne puis à l’Hospice et enfin à l’école libre des garçons. Cet hôpital était dirigé par Madame Henriette, infirmière, dont nous ne louerons jamais assez le courage et le dévouement.

(Actuellement retirée dans la région Nantaise, j’ai conservé avec Mme Henriette des contacts amicaux). Je voyais régulièrement le Colonel FRANCK car il venait, rue Jean Jaurès, à la maison PATURET. Nous assurions à cette période, à la demande de CHEVRIER, la garde à Châteloy ; nous logions dans une grange. Quatre sentinelles étaient en faction sur les chemins d’accès. Début juillet, la garde cessa car, prévenu de l’arrivée imminente des Allemands, l’Etat-Major déménagea. Le Colonel FRANCK rejoignit le maquis ALAJOUANINE à Bouillet et nous, nous regagnèrent nos domiciles respectifs. Le I2 juillet, les Allemands investirent HERISSON.

Il me faut vous conter une anecdote survenue dans la nuit du samedi au dimanche 20 août, alors que j’étais couché chez mon oncle, à la Bergère, et qui montre bien mon sort d’animal traqué, sort partagé de tous les clandestins. Donc, en cette nuit du 20 août, des coups violents frappés à la porte me réveillèrent en sursaut.

A quatre heures du matin il ne pouvait s’agir que des Allemands, mon sang ne fit qu’un tour, je me levai et, en slip, en maillot, nu-pieds, traversant la chambre de mon oncle, enjambant la fenêtre, je me retrouvai dans le jardin et franchissant la haie, insensible aux multiples piqûres, je rejoignis le taillis de la Bergère à bout de souffle. Quand mon oncle, réveillé à son tour, ouvrit la porte aux redoutables Boches… il se trouva nez à nez avec CHEVRIER et les copains qui venaient me chercher. Ma cousine vint me récupérer en m’apportant des vêtements et bien sûr tout le monde éclata de rire ! Quant à moi, durant toute la journée, je dus extraire les innombrables épines plantées dans mes pieds…

Après avoir rejoint le Poste de Commandement à St VICTOR, des instructions nous furent données avec l’objectif de la libération de MONTLUCON. Certains partirent vers l’usine Dunlop, d’autres gardèrent le pont sur le Cher et mon groupe fut chargé le garder, dans une salle de classe, les collabos qui avaient été arrêtés. En fin de journée, un groupe prit position à Chatelard pour intercepter une colonne venant le St POURCAIN. Le lundi matin, le bruit courut que les Allemands tentaient une sortie par St VICTOR, nous partîmes immédiatement prendre position dans les gorges de Thizon. L’après-midi, sans avoir vu d’Allemands et l’estomac criant famine nous revînmes à St VICTOR. Quelques camarades partirent pour NERIS et moi je servis de chauffeur à CHEVRIER. Les jours suivants, nous avons circulé entre MONTLUCON et les communes voisines pour observer la mise en place des Comités de Libération.

A HERISSON, nous avions fréquemment la visite d’officiers qu’il fallait convoyer. Une nuit, je dus conduire l‘un d’eux entre SANCOINS et LA GUERCHE. L’ayant déposé dans une maison isolée, en plein bois, je repris la route est, très vite, je fus complètement perdu dans un secteur toujours tenu par les Allemands. Après bien des péripéties et quelques rafales de mitraillettes qui m’étaient destinées, je poussai un ouf de soulagement en me retrouvant entre Le VEURDRE et LURCY où j‘ai pu me repérer.

Le mercredi 25 août 1944, à 9 h 30, le Comité Local de Libération s’installa à la Mairie de HERlSSON. En ouvrant la séance, le Président, René CHEVRIER, prit la parole et déclara :

 » Camarades, en ouvrant cette première séance de notre Comité Local de Libération, que notre première pensée aille à tous nos camarades qui ont versé et versent leur sang pour la libération de la France, à tous ceux qui, dans les geôles de la Gestapo, ont subi les tortures les plus affreuses, les vexations les plus infamantes et par cela même ont payé un lourd tribut à la libération de notre sol ; enfin à tous nos camarades qui, depuis 4 ans, luttent dans l’ombre au péril de leur vie. Que notre mépris aille à tous les collaborateurs qui ont aidé ou favorisé l’envahisseur.

Jurons Camarades de châtier, à la valeur de leurs crimes, tous ceux qui par leur dénonciation, leurs actes et même leur inconscience ont permis cet esclavage dans lequel nous sommes plongés depuis 4 ans. A l’aurore de cette liberté à laquelle nous aspirons tous, jurons de défendre la République, notre République, envers et contre tout. »

Dans les jours qui suivirent, j’ai continué d’accompagner CHEVRIER en tant que chauffeur et, le 6 septembre, j’ai retrouvé la vie civile, après 18 mois de clandestinité.

Récit recueilli en avril 2001